Je déteste le sexe

Marie-Madeleine en extase, Artemisia Gentileschi

Je déteste le sexe.

Je déteste cette pratique ridicule qui pressurise les corps par la mise en scène du refoulement du dégoût.

Qu’il y a-t-il de beau dans le sexe ? La baise, l’amour, le cul, tous ces mots étranges que l’on utilise pour désigner un acte immonde que l’on ose même pas nommer comme il se doit. On parle du sexe comme si c’était un jeu de cartes, pour édulcorer une réalité qui, sans ça, nous ferait toutes et tous vomir.

Je déteste le sexe, je déteste devoir coller mon corps contre celui d’une autre et me dire « comment je peux trouver du plaisir là-dedans ? » alors que j’ai plus de chances de choper un orgasme en mangeant une pizza qu’en pratiquant le coït.

Je déteste cette mise en valeur angoissante de l’égoïsme nu, je déteste les faux semblants que l’acte sexuel crée en inventant de nouveaux tours, pour renouveler les « règles du jeu ». Encore une fois, on tente d’oublier l’absurdité de la situation en la revêtant de jolis costumes colorés, pour parfaire la déchéance qu’on s’inflige quand on se lie au corps de l’autre.

Le consentement dans une relation sexuelle n’existe pas, toute la mise en scène autour du sexe nous empêche d’en saisir la réalité, et donc d’en accepter les règles les plus tacites.

Je déteste le sexe et ses peaux moites, ses halètements morbides, ses hésitations puériles, ses va-et-vient routiniers, ses « Je t’aime » hurlés à la honte, son adrénaline factice, sa mécanique puante. Je n’arrive pas à croire qu’on y trouve une libération, alors que le sexe renferme en lui toutes les aliénations possibles. Qu’est-ce qu’il y a de libérateur dans la pratique la plus codifiée, la plus routinisée qui soit, qui, si elle ne sert pas à faire reproduire l’espèce, transforme le repos du corps en production maximisée de jouissance reproductive ?

Qu’est-ce qu’il y a de libérateur à faire frotter les parties de son corps contre un autre (voire, pire, contre plusieurs autres) jusqu’à épuisement ? Je préfère encore me doper aux somnifères, j’y ressentirai alors un étouffement semblable.

On ne nous apprend jamais que deux cas de figures : soit le sexe est une expérience de l’amour amoureux, soit il est une expérience charnelle acontextuelle.

Dans les deux cas, le sexe est une injonction à la rupture. « Baiser » avec quelqu’un.e est une insulte à la morale humaine, car la baise est l’addition parfaite entre la contrainte et le mépris. Sauf qu’ici, le mépris est appelé « amour », « attirance », « désir ».

On réduit l’usage des mots à leur prose la plus rétrograde et fumeuse pour embellir une réalité morbide : le sexe, c’est la haine de l’autre. Le sexe retire toute humanité aussi bien à la personne baisée qu’à celle qui baise. Le sexe est la négation de l’altérité et de la sagesse. Le sexe est un facteur de destruction des sentiments humains, ils n’y sont réduits qu’à être brûlés vifs sous l’autel du désir. Le sexe est consommation à perte de sa propre agentivité. Le sexe ne peut pas être autre chose qu’une production du capital.

Tout l’imaginaire qui en découle nous rend stupides. Les films érotiques, pornographiques, les romans à caractère sexuel, les scènes de culs dans les comédies, tout cela nous fait rêver d’une rupture dans l’espace-temps alors que la rupture est ailleurs. Le sexe est une rupture avec l’existence elle-même, tant on la surjoue dans un cri d’horreur à peine caché. Les jouets sexuels ne sont que des armes de guerre avec lesquels on violente nos propres corps, en pensant les dépasser.

Nous donnons des conseils à qui de droit pour « s’accomplir dans sa sexualité » mais nous commettons une faute grave en ne donnant jamais le seul conseil qui vaille : Fuir, puis combattre.

Le sexe ne doit pas être adapté dans sa pratique, on ne transforme pas une réalité constamment aliénante en pulsion libératrice, on se libère de l’aliénation. Se libérer de l’aliénation, c’est refuser le sexe.

C’est être amoureuse sans désir, pour la beauté du geste. C’est considérer le corps de l’autre, ou son corps à soi, non plus comme une machine à produire du plaisir, mais comme une extension de la tendresse et de la raison.

Je déteste le sexe en ce qu’il tue toute subversivité, toute contestation, pour la renfermer entre nos jambes. Les pratiques sexuelles « alternatives » ne sont jamais que des pratiques sexuelles, une prison qui peint ses murs en bleu et nous laisse l’usage des draps à toutes fins confondues, c’est toujours une prison.

Je déteste le sexe et ses préliminaires, sa mise en abîme perfide où l’on cherche de l’excitation là où il serait impossible d’en trouver si l’on ne se forçait pas à être excité.e.s. Car le sexe sans excitation se révélerait pour ce que le sexe est vraiment : une conduite forcée, routinisée. Je déteste le sexe pour ce qu’il nous fait toutes et tous souffrir sans qu’on ait l’audace de s’en rendre compte.

Je déteste le sexe et ses avocats, les matons de l’ordre moral, qui trouvent plus honorable d’adapter ta soumission à tes prétendus désirs (qui sont en réalité les leurs, ces derniers n’étant qu’en eux-même une excuse modernisée au conservatisme) que de t’aider à comprendre les conditions de ta libération. Qui tirent du capital social de la détresse des autres, qui banalisent la violence faite à ton égard en l’appelant « liberté sexuelle », qui pensent pouvoir établir une mise en scène « alternative » de la soumission au sexe, cette mise en scène étant censée être libératrice vis-à-vis de l’ordre hétérosexuel.

Mais le sexe ne peut pas être autre chose qu’hétérosexuel. Tout ce qui compose l’acte sexuel est une succession de mise en scènes de l’hétérosexualité. L’acte sexuel en lui-même n’est rien d’autre qu’hétérosexuel, l’orgasme n’étant qu’une illusion qu’on simule contre toute défiance. Sortir de l’hétérosexualité, c’est refuser l’acte sexuel, quel qu’il soit.

Je déteste être obligée de considérer l’acte sexuel pour m’autoriser à être amoureuse.

Que l’on me parle plus de sexe, je milite pour son abolition.

Marlène Ducasse

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Revenir en haut de page