Je suis une femme trans butch

Bound, soeurs Wachowski

Je suis une femme. Je suis une femme trans. Je suis une femme trans butch.

J’ai arrêté d’être un homme pour devenir masculine. Je suis une étrangeté.

Quand j’ai commencé ma transition, je ne voulais plus être un homme. Ne voulant plus être un homme, j’ai testé tout ce qu’il y avait de plus « féminin » à mes yeux (et si je dis « à mes yeux », ce n’est pas par hasard) : robes, maquillage, cheveux longs, une certaine tenue dans l’espace public, j’ai commencé à prendre des hormones…

Aujourd’hui, j’ai globalement laissé tomber les robes, le maquillage, les cheveux longs. Je fais beaucoup moins attention à la manière dont je me tiens dans l’espace public, ou tout du moins, j’y fais très différemment attention. Je porte des chemises, des rangers, je me suis à moitié rasé le crâne (comme pour rappeler que je ne perdais rien de mon parcours). Je porte parfois des jupes, encore, mais je les porte trouées, je porte des rangers, des chemises. J’ai des bracelets à clous, j’ai descendu ma voix « fem » d’un ou deux tons. Je ne croise plus les jambes dans le métro, je les garde bien serrées contre moi malgré tout. J’ai moins de problème avec le fait que la caissière m’appelle « monsieur ». Ce n’est plus un problème de passing, ça me fait juste rire.

Entre les deux, à un moment, j’ai eu l’impression de me trahir. Si je laissais tomber ce qu’il y avait de plus « féminin » chez moi, est-ce que je détransitionnais ? Est-ce que je laissais tomber le fait d’être une femme pour redevenir un homme ? Je me sentais mal, je ne voulais pas me considérer à nouveau comme un homme. Car ce n’est tout simplement pas ce que je suis. Mais j’avais du mal à me faire à l’idée que j’abandonnais ce qui était considéré comme les attraits les plus féminins de l’apparence pour rejouer les codes de la masculinité. Car, pour moi, c’était comme abandonner la transition que j’avais entrepris. C’était rejouer un jeu, un jeu dont je ne voulais plus connaître les règles. Je ne voulais pas être un homme, je ne voulais pas.

J’ai essayé de me battre contre ça, de suivre ce qu’on a appris à toutes les femmes étant jeunes, à rester féminines, le plus possible. Je me suis forcée. J’ai détesté ça. Aujourd’hui, j’ai abandonné.

Je suis une femme. Je suis une femme trans. Je suis une femme trans butch.

J’ai arrêté d’être un homme pour devenir masculine. Je suis une étrangeté.

J’ai rencontré au début de ma transition, il y a 3 ans, des femmes butchs, des femmes butchs cissexuelles. Je les admirais. Elles portaient des chemises, des rangers, des grosses vestes en jean l’hiver, des débardeurs l’été. Elles parlaient fort, mais jamais trop, elles portaient des gros sacs à dos plein de trucs étranges, elles avaient donnés leur sac à main à des sœurs fem à qui ça servirait plus qu’à elles. La plupart étaient grosses et elles s’en foutaient.

C’est ça. On aurait dit ça d’elles, qu’elles « en avaient rien à foutre ».

Avec le recul, je ne pense pas qu’elles se moquaient tant que ça de ce qu’elles laissaient transparaître. C’était juste… une autre manière de donner de l’importance à la place qu’on tient dans la société.

Elles s’en foutaient qu’on les appelle « monsieur » sans être forcément revendiquées non-binaires, c’était juste des meufs qui s’appropriaient des codes qu’on leur avait pas donné à la base.

Elles étaient incroyables, elles étaient belles. C’était des femmes butchs, elles étaient lesbiennes. Comme moi. Je découvrais pour la première fois ce que les mecs appellent des « camionneuses », d’autres des « il-elle ». Mais je découvrais aussi que si elles adoptaient les codes de la masculinité, elles étaient tellement différentes des hommes. Et cela me rassurait. Je découvrais qu’on avait pas besoin d’être féminine pour être une femme, bien que certaines le soient, parfois même beaucoup, et elles n’en restent pas moins magnifiques.

Au début de ma transition, je voulais être fem, m’efforçait à l’être mais je ne l’ai pas toujours pu. Au début de ma transition, j’ai vécu à la rue. Autant dire qu’être transfem à la rue… j’ai risqué beaucoup. Mais je m’habillais avec ce que je trouvais et tout ce que je trouvais dans les freeshops en mars comme en mai, c’était, la plupart du temps, des pulls de grand-mère et des salopettes.

Autant dire que pour être fem, c’était un peu raté.

Je pense que ça m’a beaucoup influencée dans ma manière de me percevoir.

J’ai quand même eue une expérience fem après être sortie de la rue qui était, comme pour nous toutes, chargée d’embrouilles. J’ai appris l’autodéfense psychologique, verbale. Je n’ai pas osé apprendre à me défendre physiquement.

Je me sentais plutôt à l’aise avec l’idée d’être enfin assimilée à une « vraie » femme mais quelque chose me gênait.

Au fond, je sentais que cela ne me ressemblait pas.

Un jour, j’ai retrouvé de vieux habits de mec. J’étais seule chez moi. Je me suis autorisée à les mettre. « Juste pour rigoler ». Une fois que je les ai mis, je me sentais bizarrement beaucoup plus libre. C’était des fringues que je trouvais belles, en plus.

J’ai essuyé mon maquillage, j’ai enfilé les premières chaussures qui me venaient, des chaussures de sécurité que je gardais pour les manifs, et je suis sortie.

Sans trop que je sache pourquoi, assez peu de monde m’avait appelé « monsieur » ce jour-là. Cela devait être les cheveux.

J’ai passé une journée entière dehors ainsi, sans me faire emmerder. Je suis rentrée chez moi. Je me suis allongée. J’ai éclaté de rire. J’avais adoré ça. J’étais très euphorique. J’avais adoré cette journée. Je savais que ça ne serait pas toujours aussi beau. Mais j’ai adoré ça et je voulais que ça continue.

Je suis une femme. Je suis une femme trans. Je suis une femme trans butch.

J’ai arrêté d’être un homme pour devenir masculine. Je suis une étrangeté.

En cherchant à discuter avec des butchs sur Internet, je me suis rendue compte d’à quel point il était difficile de rencontrer des butchs qui assumaient le fait de se dire femme, d’utiliser le pronom « elle » etc. Les butchs que j’ai connu, pour la plupart, étaient des personnes non-binaires, plus ou moins transmasculines. Et bien que je n’avais aucun problème avec ça et que discuter avec elleux était (et est toujours) une fantastique expérience, je me sentais un peu seule à vouloir rester « femme » tout en étant masculine.

J’ai essayé de me dire « non-binaire », d’utiliser des pronoms neutres, etc … Cela ne me correspondait pas. Et bien que je considère que le fait d’être lesbienne est déjà en soit une expérience de non-binarité, j’ai toujours tenu à m’affirmer malgré tout comme femme.

Mais discuter avec des butchs, quelles qu’elles soient, a été pour moi une expérience formidable, et je suis tellement reconnaissante qu’elles existent, qu’elles soient encore là pour qu’on puisse se soutenir et discuter ensemble.

Depuis cette journée très euphorique, j’ai mis du temps à accepter de retenter l’expérience, malgré tout. Je ne sais pas trop pourquoi ça bloquait, mais ça bloquait.

Aujourd’hui, m’autorisant à jouer avec les codes de la masculinité, j’ai beaucoup moins de mal à m’affirmer comme butch et je sais que bientôt je n’aurai plus aucun problème avec ça.

Car toutes ces expériences m’auront beaucoup appris. J’ai compris qu’à l’époque où j’étais un mec, je ne jouais pas les codes de la masculinité, j’étais ces codes. Aujourd’hui, je ne suis plus un homme, je suis masculine.

Et ça paraît pas comme ça, mais ça change tout. Je ne prends pas la même place dans l’espace public, je le sais. Je me bats malgré tout pour avoir le droit d’être une femme, je subis de la transphobie, je subis du sexisme. Je me bats fièrement contre ce que je subis.

Et puis surtout, je suis devenue lesbienne, et pour rien au monde je n’abandonnerai cette chance-là.

Je suis masculine, mais je ne suis pas un homme. Et même si je n’ai pas totalement fini ma transition, que j’ai encore 3 poils de barbe qui se baladent, je sais que je ne suis pas la même personne que j’étais avant et je m’apprécie davantage ainsi.

Je suis une femme. Je suis une femme trans. Je suis une femme trans butch.

J’ai arrêté d’être un homme pour devenir masculine. Je suis une étrangeté.

Marlène Ducasse

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