Notes sur le travail du sexe

Au salon de la rue des Moulins, Henri de Toulouse-Lautrec.

J’ai travaillé ce topo sur le travail du sexe à destination de mon comité NPA pour une présentation le 1er juillet 2021. Ce sont des notes non-exhaustives servant à ouvrir le débat au sein d’un milieu marxiste. Je retravaillerai certainement ces notes au fil du temps. Je les rends publiques pour les besoins du débat ! Plusieurs sources sont disponibles en toute fin, dont des notes à propos de la position du NPA sur ce sujet.

I. Définitions : « prostitution » ou « travail du sexe » ?

La question du travail du sexe commence avant tout par un questionnement sur la manière de nommer la pratique. Quels enjeux dans les termes ? Travail du sexe, quel lien travail/sexe ? (échange économico-sexuel, travail domestique). Les oppositions « abolitionnistes » / « prohibitionnistes » / « réglementaristes » sont des oppositions construites qui ne reflètent pas la complexité du débat international sur la question. Pourquoi « travail du sexe » ? Question du sexe, en tant que pratique mais aussi en tant que politique des corps.

« L’expression Feminist Sex Wars, que l’on peut traduire par guerres sexuelles féministes ou controverses féministes sur le sexe, désigne les débats et les conflits au sujet de la sexualité entre plusieurs tendances du féminisme à la fin des années 1970 et particulièrement dans les années 1980. Elle se cristallise lors de la conférence féministe consacrée aux « Politiques du sexe »au Barnad College de New York en 1982 et oppose des féministes dites « pro-sexe » qui envisagent la prostitution, aux côtés de la pornographie, comme un « travail du sexe »1, et les féministes dites « radicales » (abolitionniste) pour qui l’une et l’autre correspondent à un pur esclavage érotisant la domination masculine. » (Wikipedia)

« C’est en 1982, à Barnard College (New York), qu’éclatent au grand jour les sex wars. Non pas la « guerre des sexes » que le conservatisme français imputera dix ans plus tard à l’Amérique du « politiquement correct », mais les « guerres du sexe » qui déchirent alors le féminisme entre deux logiques radicales inconciliables. Si le sexe est politique dans les deux cas, pour le féminisme de la domination, l’oppression passe par la sexualité, tandis que pour le féminisme du désir, c’est la libération qui passe par la sexualité.

Certes, le colloque de Barnard vise à penser ensemble « le plaisir et le danger », soit la tension entre jouissance et violence. Toutefois, en butte aux attaques virulentes de leurs adversaires, qui voient en elles des collaboratrices de la domination, les participantes traitent surtout de libération. Les unes n’hésitent pas à faire alliance, comme la juriste Catharine MacKinnon et l’activiste Andrea Dworkin, avec les conservateurs de la Majorité morale et la répression « antisexe ». Les autres finissent par se dire « pro-sexe », dans un front commun des minorités sexuelles où le féminisme radical céderait la place à un libéralisme respectueux de la diversité des pratiques et des orientations. C’est dans ce contexte que Rubin théorise la distinction entre genre et sexualité. Mais, faute de les articuler ensuite, n’est-ce pas s’exposer à entériner un Yalta du féminisme : à l’hétérosexualité la domination de genre, à l’homosexualité la libération sexuelle ? » (Le Monde, 13/01/2011)

Point de départ de la réflexion : Le travail du sexe est la forme la plus contractuellement tacite de l’échange économico-sexuel. Continuum mariage/prostitution et « stigmate de la putain » (Tabet/Rubin).

« Tabet pointe également une dissociation radicale dans l’idéologie patriarcale des femmes en deux catégories, les « prostituées » (définies négativement) et les « épouses » (définitivement positivement), alors même qu’une critique fondamentale du patriarcat (comme celle de Simone de Beauvoir, laquelle faisait du mariage un statut moins enviable que celui de prostituée) rapprocherait ces deux formes de subordination sexuelle des femmes aux hommes. D’ailleurs, d’un autre côté, Tabet montre qu’il y a une épée de Damoclès qui pèse au-dessus des têtes des femmes : celle du stigmate de « putain », véritable « marquage des femmes comme classe de sexe » (p. 8), et manière « de faire passer pour un fait de nature » et une essence ce qui est une construction sociale (discours idéologique mais aussi rapport social). » (Sortir du capitalisme)

Paola Tabet, La Grande Arnaque : ouvrage de référénce. (même si pas du féminisme marxiste, peut-être doit-on garder un œil critique sur la notion de classe de sexe, mais c’est un autre débat)

Il y a déjà une violence à reconnaître qui est la violence domestique, où les femmes y exercent de fait un travail non-rémunéré de production et de reproduction. Le « travail du sexe », au-delà d’une « exploitation » en soi ou d’une « libération » selon le rang dans lequel on peut se placer, est un marqueur social du travail reproductif, c’est ce qui mène à ce fameux « stigmate de la putain » où le seul statut acceptable est celui d’épouse quand bien même il n’est pas très différent de celui de putain. C’est depuis un certain temps, mais en particulier depuis les années 70, que les féministes vont mettre la question de la reproduction en avant, comme en parle Morgane Merteuil à propos de la campagne Wages for Housework en Angleterre :

« C’est que loin de n’être qu’une revendication programmatique, Wages for Housework constituait plutôt une invitation à remettre radicalement en cause non seulement l’ensemble du système capitaliste, dans la mesure où c’est au capital que bénéficie la gratuité du travail reproductif effectué par les femmes, mais de là, également la famille nucléaire, en tant que lieu où se produit cette exploitation. »

II. Politique du travail du sexe. Sexe, politique, et travail.

Vouloir « protéger les femmes de la prostitution » de la manière défendue par les lois gouvernementales ne fait que précariser la population travailleuse du sexe du fait que ces lois servent à maintenir l’hégémonie patriarcale. Répondre aux revendications des travailleuses du sexe, c’est admettre que le sexe est un travail, aussi bien sous la forme de la prostitution que du travail domestique de l’épouse. Les revendications des TDS sont des revendications de travailleuses et travailleurs en lutte.

« Tant que la prostitution ne peut pas être complètement supprimée, le premier commandement pour nous devrait je crois être de libérer complètement les filles de toute législation d’exception. » (Friedrich Engels à Auguste Bebel, 22 décembre 1892)

L’enjeu, pour les féministes marxistes, et au-delà pour les marxistes tout court, c’est de comme Silvia Federici, reconnaître

« que le travail domestique, effectué par les femmes – de manière bénévole car considéré comme ce que leur nature les mène à faire par amour – sert, au-delà de ceux qui en bénéficient directement – les travailleurs, futurs travailleurs, ou anciens travailleurs – les intérêts des capitalistes, qui n’ont dès lors pas à prendre en compte le coût de cette reproduction dans la valeur de la force de travail qu’ils achètent ».

Le travail reproductif domestique comme la prostitution sont semblables à la rare différence que l’un est rémunéré et l’autre non (ou indirectement par « l’entretien » mais qui se rapproche davantage d’une obligation carcérale que d’une rétribution salariale). Le travail du sexe, comme il met à nu cette ressemblance et qu’il tente de se détacher des conditions sociales qui maintiennent les femmes au statut domestique, est réprimé dans la majorité des pays du monde. Les premières à en faire les frais étant les femmes migrantes ou issues de l’immigration, car en plus du stigmate de la putain, elles subissent le racisme, une injonction au travail domestique bien plus forte, et ne sont jamais considérées autrement que comme de la « main d’oeuvre bon marché » lié à l’héritage colonial. Elles sont également les premières visées par les politiques répressives, en particuliers quand celles-ci sont sans papiers. Là où la prostitution semble échapper au contrôle des hommes, la répression est de ce fait bien plus violente.

« Ainsi, la répression de la prostitution n’apparait pas seulement comme un moyen de conforter un certain ordre économique, mais plutôt comme un moyen d’imposer la logique néolibérale jusque dans l’économie sexuelle elle-même. Et c’est justement parce que le travail sexuel, pas plus que les autres secteurs du travail reproductif ou productif, n’échappe pas au néolibéralisme, qu’il peut être intéressant de l’envisager au regard du traitement des autres secteurs du travail reproductif. » (Merteuil, Le travail du sexe contre le travail)

Cela ne veut pas dire que la prostitution, par exemple, c’est la libération de la violence masculine et du travail domestique, encore moins une libération en dehors du capital, c’est simplement salarier une activité exercée quotidiennement gratuitement. Dès lors,

« affirmer que le travail sexuel est un travail apparaît en effet constituer une étape nécessaire tant en ce qui concerne la lutte contre le capitalisme que pour ce qui est de l’émancipation des femmes et notamment leur émancipation sexuelle » (ibid).

Là tout l’intérêt d’une théorie de la reproduction sociale pour lier l’ensemble de ces dynamiques et permettre de penser et de construire aussi bien l’effondrement du capitalisme comme du patriarcat. Penser le travail salarié en dehors de la sphère familiale et le travail domestique comme étant les deux faces d’une même pièce est une condition de la lutte pour l’émancipation.

III. Positions du NPA :

Depuis 2009, différents articles sont parus sur les médias du NPA pour rendre compte des débats depuis la création du NPA sur le sujet. La position qui y est sous-entendue est une position visant à soutenir les TDS dans leurs luttes pour de meilleures conditions de travail. Ces luttes devant mener, à terme, comme au sein de toute lutte ouvrière, à la fin de l’aliénation capitaliste. Mais le NPA considère que ce n’est pas en soutenant les politiques visant à précariser le travail du sexe qu’on y apportera une réponse, au contraire, il faut agir vis-à-vis des TDS comme nous agissons habituellement avec l’ensemble de la classe ouvrière.

« Le NPA et les féministes doivent combattre cette oppression spécifique des femmes et lutter pour leur accès à la protection sociale et la sécurité sans pour autant demander l’abolition de ces professions.

En s’attaquant à la prostitution comme système, en la définissant comme oppression de genre en soi, l’abolitionnisme stigmatise les prostituées et ne met pas la priorité sur l’urgence sociale que sont leurs conditions de vie et de travail, se contentant finalement d’un « laisser faire », par refus de pragmatisme. Tant qu’aucune politique ne sera mise en œuvre pour faire disparaître les conditions qui poussent à se prostituer, ni pour offrir des alternatives crédibles à celles qui se prostituent, la position abolitionniste ne sera que pure hypocrisie.

Par ailleurs, cette position est contre-productive car elle coupe les militants de celles-là mêmes qu’ils devraient défendre et aux côtés desquelles ils devraient lutter. » (J. Sarrazin, A. Lafran)

Le NPA a soutenu les différentes luttes des travailleuses et travailleurs du sexe, aussi bien à sa création lorsque les TDS demandaient encore le retrait de la Loi de Sécurité Intérieure de 2003 et son délit de « racolage passif », où bien en 2011, puis en 2016, quand les gouvernements UMP puis PS ont introduit l’existence d’une pénalisation des clients de la prostitution, prétendant ainsi lutter contre le système prostitutionnel. Mais pour le NPA, à l’époque en 2011,

« la pénalisation du client ne fait pas disparaître la prostitution, mais rend simplement plus difficile les conditions dans lesquelles elle s’exerce […] Pour le NPA, une vraie politique pour les prostitué-e-s doit avant tout s’attaquer à la misère et aux violences générées par les politiques libérale, sécuritaire et de fermeture des frontières dont se nourrit le système prostitutionnel. Elle doit supprimer toute répression directe (délit de racolage) ou indirecte (pénalisation des clients) des prostitué-e-s et leur permettre de bénéficier des lois contre les violences. Elle doit favoriser leur accès aux droits: à la protection sociale, au logement, au titre de séjour, à la justice, au droit d’association, à la formation et une aide réelle pour ceux/celles qui veulent sortir de la prostitution. » (Communiqué, 2011).

C’est en ce sens que le NPA se portera signataire en 2013 du manifeste contre la pénalisation des prostituées et de leurs clients, et continuera au fil des années à soutenir la lutte des travailleuses et travailleurs du sexe pour leurs droits, en participant à leurs manifestations, en allant les soutenir partout où c’est possible, et en participant à une lutte féministe et LGBTI plus globale, en témoigne la renaissance de la commission LGBTI en Novembre/Décembre dernier qui participera entre autres à l’organisation de la marche des fiertés lilloise du 13 juin dernier, comme du pôle des luttes de la marche parisienne, aux côtés notamment d’Acceptess-T et d’Act Up, deux associations engagées dans la lutte pour les droits des travailleuses et travailleurs du sexe.

Merci à Thalie, Claire, et Mimosa pour avoir enrichi mes sources.

IV. Quelques sources

https://fr.wikipedia.org/wiki/Controverses_f%C3%A9ministes_sur_le_sexe

https://www.liberation.fr/debats/2020/11/09/jean-luc-melenchon-toujours-aussi-decevant-sur-le-travail-du-sexe_1815328/ Jean Luc Mélenchon toujours aussi décevant sur le travail du sexe. Ma Lumière Rouge (Libération)

http://revueperiode.net/le-travail-du-sexe-contre-le-travail/ Le travail du sexe contre le travail. Morgane Merteuil

https://www.cairn.info/revue-mouvements-2003-4-page-98.htm Le débat des féministes américaines sur la prostitution, ou éloge de la complexité. Ilana Löwy

https://mouvements.info/lechange-economico-sexuel/ L’échange économico-sexuel, recension du livre de Christophe Broqua & Catherine Deschamps. Morgane Merteuil

http://revueperiode.net/sur-le-travail-sexuel-une-perspective-feministe-revolutionnaire/ Sur le travail sexuel : une perspective féministe révolutionnaire. Johanna Brenner

https://nouveaupartianticapitaliste.org/node/13930 NPA. Les abolitionnistes à l’épreuve de la prostitution (par Julie Sarrazin, Anne Lafran) (2009)

https://nouveaupartianticapitaliste.org/actualite/societe/communique-du-npa-prostitution-contre-lhypocrisie-de-la-penalisation-des-clients Communiqué du NPA. Prostitution : contre l’hypocrisie de la pénalisation des clients. (2011)

https://nouveaupartianticapitaliste.org/actualite/societe/prostitution-cest-le-patriarcat-qui-est-responsable-pas-les-femmes NPA. Prostitution : c’est le patriarcat qui est responsable, pas les femmes ! (2015)

https://strass-syndicat.org/actions/manifeste-contre-la-penalisation-des-prostituees-et-de-leurs-clients/ Manifeste contre la pénalisation des prostituées et de leurs clients

Marlène Ducasse

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