Organiser la révolution homosexuelle: une marche lesbienne dans les rues de Paris

Avant toute chose, il y a les faits immédiats : Une manifestation a réuni, Dimanche 25 avril, à Paris, entre 7000 et 10 000 manifestant-es la veille de la journée de visibilité lesbienne.[1] Cette manifestation revendicative tout autant que festive est une réussite. Elle a permis de faire entendre des revendications claires sur la PMA mais également d’autres revendications habituellement plus minorisées : des revendications ayant attrait aux droits des lesbiennes et plus particulièrement, aux droits des lesbiennes racisées.

Cette manifestation a été un événement que beaucoup qualifient déjà « d’historique » et pour cause : c’est depuis 1980 la, seulement, 3eme marche lesbienne en France. [2] C’est néanmoins sûrement la première à avoir un impact médiatique. Cela peut s’expliquer, notamment, par les revendications qu’elle porte. car si le gouvernement recule d’années en années le vote de son projet de loi bioéthique et de ses articles sur la PMA, la rue, elle, n’oublie pas. Et face aux attaques répétées contre nos droits par La Manif Pour Tous depuis 2012, cette manifestation sonnait comme un vent d’air frais, un vent d’espoir, pour reprendre la main sur l’espace politique, et démontrer la possibilité d’un rapport de forces clair en faveur de toutes les lesbiennes.

Quand les lesbiennes s’organisent, c’est le régime hétérosexuel qui s’affaiblit et avec lui, toute la structure sexiste qui ne peut tendre qu’à s’effondrer. Il nous faudra considérer que cette manifestation n’était qu’un début, et qu’il faut s’en inspirer pour la suite.

Et puis, au-delà de cette manifestation, il y a ce qui a animé son organisation, et la continuité historique dans laquelle elle se place. C’est grâce à cette histoire maintes fois tue mais qui se raconte de bouche à oreille, que nous avons pu nous réunir aussi nombreuses et nombreux le 25 avril, c’est grâce à cette histoire lesbienne si forte que nous avons trouvé la force d’organiser cette marche, et c’est grâce à tout cela que nous pensons, à notre manière, avoir marqué l’histoire. Car, même si l’histoire ne s’écrit qu’a posteriori, cette manifestation s’inscrit dans un contexte si rare, si précieux, un contexte que nous avons fait renaître de ses cendres au travers de cette marche, que nous pouvons avoir la fierté d’en être persuadées : nous avons marqué l’histoire.

Si je dis cela, ce n’est pas un hasard, c’est que les besoins politiques de l’époque pour notre camp social indiquent que revendiquer la PMA, faire vivre la parole lesbienne, est une nécessité. La présence d’un cortège de gays en soutien aux lesbiennes (fags4dykes), rare en France, aura également démontré que la libération lesbienne est une libération homosexuelle au sein large, et l’importance de créer des liens entre les différents groupes de la communauté LGBTI. Cet événement peut devenir l’amorce d’une révolution, d’une révolution homosexuelle, si nous comprenons la tâche qui incombe à notre communauté et la nécessité que nous avons à agir urgemment, ensemble.

Une révolution homosexuelle ?

Le régime hétérosexuel est le bras armé de la société capitaliste, et par conséquent, du pouvoir bourgeois. En tant que gouines, pédés, nous ne pouvons que rompre avec les traditions hétérosexuelles du fait que nous ne perpétuons pas l’ordre hétérosexuel, et que c’est en-dehors de ces traditions que nous vivons nos relations, nos amours, ou que nous fondons une famille. Être pédé ou gouine dans une société hétérosexuelle, c’est une lutte quotidienne. Si la société bourgeoise nous présente des pédés « qui ont réussis », des gouines « bien placées qui savent être de droite », ce n’est qu’un écran de fumée qui ne dit absolument rien de nos véritables conditions de vie. L’histoire homosexuelle dans nos sociétés a été, et est encore, l’histoire des exploité-es en lutte. C’est pour cela que la nécessité politique de notre groupe social, c’est de rompre avec l’ordre bourgeois qui maintient en place les codes hétéros, qui nous maintient dans un espace de déviance, pour se venger, nous punir, d’oser franchir les barrières de l’hétérosexualité.

Il est donc illusoire de penser qu’on puisse vivre pleinement son homosexualité au sein d’une société hétérosexuelle. Cette société hétérosexuelle est une condition de la société capitaliste, car le capital, pour se perpétuer, a besoin nécessairement des valeurs hétérosexuelles (mariage, famille nucléaire, etc …). Si le capitalisme tend à s’adapter aux revendications des militant-es homosexuelles, ce n’est que le fruit de nos luttes, ce qu’on veut bien nous donner pour que la structure même de la société ne s’effondre pas. Mais au travers de ces luttes, et de ce que nous pouvons y gagner, nous affaiblissons la société capitaliste, et par conséquent, hétérosexuelle. Il est donc nécessaire d’élaborer une « stratégie de l’usure » [3] claire et définie pour arracher toujours plus de droits afin de faire tomber définitivement la structure hétérosexuelle. Cela ne pourra se passer d’une perspective révolutionnaire, et donc, anti-capitaliste. En d’autres termes, la lutte homosexuelle, et plus largement LGBTI : c’est la lutte des classes. La masse homosexuelle est, pour la société capitaliste, un sujet dérangeant. Organisé-es, les lesbiennes, les pédés, font des adversaires de taille. Cette manifestation parisienne du 25 avril aura montré de quoi est capable la communauté LGBTI en se rassemblant, en prenant la rue autour de revendications précises. Une initiative de taille qui doit pouvoir être le point de départ d’une véritable mobilisation.

Pour reprendre les mots du FHAR en 1971 :

«De toutes façons, ce que nous reprochent surtout les hétéros-flics, c’est évidemment que ce soit eux qui nous ont fait, et qui nous feront encore […] Cette morale ne nous convient pas, la structure de base de la société, la famille, ne nous convient pas. La société, donc, ne nous convient pas non plus. Par conséquent, la seule position politique possible est une position révolutionnaire. »[4]

Front Homosexuel d’Action Révolutionnaire

Revendiquer la PMA pour toutes et tous, c’est revendiquer le droit à construire des familles en dehors du schéma hétérosexuel. Arracher le droit à la PMA, c’est donc affaiblir l’hégémonie de la famille hétérosexuelle et par conséquent affaiblir le pouvoir hétérosexuel en tant que tel. Il est donc nécessaire de pouvoir porter cette revendication à terme, pour gagner de nouveaux droits, et construire, face à ceux qui gouvernent, une opposition de taille, capable de renverser le pouvoir en place.

Revendiquer la PMA pour toutes et tous, face à la montée de la réaction, c’est gagner du terrain. Du terrain que l’extrême-droite (nommons-là) ne pourra pas prendre car nous y serons, fièrement, et que nous ne lâcherons rien.

Revendiquer la PMA pour toutes et tous, c’est s’opposer à la société hétérosexuelle et par conséquent, à la société raciste, car c’est aussi donner du pouvoir aux corps racisés, opprimés par l’hétérosexualité du fait de son héritage colonial.[5]

Revendiquer la PMA pour toutes et tous fait donc partie de l’urgence sociale, et cette marche lesbienne triomphante doit servir d’inspiration à la suite de la lutte. Une lutte qui saura s’inspirer du meilleur de l’histoire des luttes homosexuelles et plus largement de l’histoire du prolétariat. Car la lutte des lesbiennes, des gays a toujours été la lutte pour les droits LGBTI, une lutte féministe. Cette magnifique marche lesbienne du 25 avril (magnifique en ce qu’elle nous a montré que la lutte, aussi, peut être une fête, un poème brûlant) doit nous satisfaire, sans nous contenter.

Retrouvons-nous ensemble dès aujourd’hui, dès demain, et organisons ensemble la révolution homosexuelle. La manifestation du 25 avril et sa préparation nous ont montré à quel point nous pouvons en être capables, ne nous décevons pas.

Notes

1. « « Marche lesbienne » à Paris : plusieurs milliers de personnes défilent en faveur de la PMA pour toutes ». FranceTVInfo, 25/04/21. https://www.francetvinfo.fr/societe/lgbt/marche-lesbienne-a-paris-plusieurs-milliers-de-personnes-defilent-en-faveur-de-la-pma-pour-toutes_4386021.html

2. A ma connaissance, la première a eu lieu en Juin 1980, organisée par le groupe des lesbiennes de Jussieu. Une autre aurait eu lieu en 2003 mais assez peu de sources existent à ce sujet.

3. DUCASSE, Marlène. « Réflexions pour une stratégie de l’usure », Les Guerillères. Publié le 7 janvier 2021. https://lesguerilleres.wordpress.com/2021/01/07/strategie-de-lusure/

4. in ROUSSOPOULOS Carole, « Le FHAR , Front Homosexuel d’Action Révolutionnaire ». 1971. Extrait disponible sur YouTube. https://www.youtube.com/watch?v=kaGVCR5Bfaw

5. Collectif Tapage, « La lutte pour la PMA est une lutte antiraciste ! ». in Twitter, 24/04/21. Consulté le 27/04/21. https://twitter.com/tapagecollectif/status/1385940418991427586

Marlène Ducasse

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