Réflexions pour une stratégie de l’usure

Fabienne Quinsac, Planètes et feu d’enfer

Je fais souvent le constat amer que, si j’ai l’occasion régulière de lire des textes féministes à charge contre le patriarcat (textes qui font, la plupart du temps, partis de mes meilleures lectures), des textes descriptifs et engagés, ou encore des textes critiques de nos propres milieux militants, je ne découvre que très rarement des textes qui causent stratégie.

Car, que l’on s’entende bien, vouloir renverser le patriarcat n’est pas une stratégie. C’est bien là le but que nous visons, mais je m’effraie de voir qu’au-delà de savoir ce que nous voulons changer ou détruire, on ne pose que trop rarement la question de comment nous voulons nous y prendre.

Les textes stratégiques sont souvent barbares et barbants. C’est peut-être pour ça qu’on en écrit pas souvent. Pour autant, se poser la question des moyens que nous mettons en œuvre pour arriver (potentiellement) à nos fins est nécessaire.

À l’heure où nos milieux féministes perdent un temps considérable sur des questions souvent dérisoires (notamment en ce qui concerne les prétendues inclusivités de nos espaces), il semble nécessaire de rouvrir le débat sur des questions essentielles, qui donnent ainsi du sens à la lutte. A défaut de s’écharper sur des questions de principe, il nous faudrait prendre considération de ce qui est, de nos impératifs, et des outils que nous avons à notre disposition pour mettre en œuvre ces impératifs.

Ce texte n’est ni un pamphlet, ni un manifeste. J’ose espérer qu’il nous servira collectivement à mener un débat de fond sur nos pratiques. J’occulte volontairement l’aspect historique des luttes féministes pour produire un écrit purement contextuel, vous m’en pardonnerez les facilités d’écriture.

Nos luttes prennent une ampleur telle ces dernières années qu’elles ont révélé des disparités profondes entre nos différentes manières de voir ce que nous mettons derrière le mot « féminisme ». A défaut d’harmonie, nombre d’entre nous ont préférés le retranchement. Ne m’intéressant qu’aux faits observables je pense ne pas me tromper sur mes observations. Loin de moi l’idée de prétendre à la nécessité d’une « union » absolue au sein du féminisme. Qu’on soit claire, il existe des intérêts divergents au sein de nos milieux qui font factuellement peser la balance d’un côté comme de l’autre. C’est là un des enjeux de l’article : comment envisager un modèle d’organisation qui ne soit ni une union, ni un dépassement, mais bien une coordination des différentes forces avec lesquelles nous acceptons de lutter, avec leurs différences et leurs désaccords (parfois majeurs), qui permettra d’arriver à notre but commun : la fin du patriarcat.

Les débats qui peuvent découler de l’observation ne peuvent pas être toujours des débats de niche. Si la sociologie est un sport de combat, la pensée pratique est une arme d’autodéfense, autant qu’elle serve au plus grand nombre.

J’ai voulu réfléchir à un modèle de pensée pratique, rendre unifiable un cadre possible. Tout en sachant que je n’inventerai rien, et que je ne ferai qu’esquisser une pensée qui ne peut se développer seule, n’étant en soi-même qu’une possibilité collective.

Penser la stratégie de l’usure

Une expérience de la quotidienneté. J’ai pensé qu’il fallait partir de là. Repenser l’être-au-monde d’un point de vue féministe. D’autres ont disserté bien mieux que moi sur les différentes formes de féminismes et comment elles s’entrechoquent, parfois se répulsent. Féminisme « bourgeois » (qui ne s’appelle pas lui-même comme tel), féminisme intersectionnel/antiraciste, « féminisme » queer (qui ne s’appelle pas lui-même féminisme mais qui fait factuellement partie des luttes féministes)…. Les visions divergent mais le but est globalement le même, la fin de la domination, pas toujours exprimée comme telle, d’une classe des hommes sur une classe des femmes, la fin de l’exploitation des catégories de sexe « minorisées » : les femmes (trans ou cis), les personnes trans dans leur globalité …

Vous aurez remarqué que je précise bien « femmes (trans ou cis) » pour spécifier certaines choses et rendre dicible le sous-entendu : certains groupes (minoritaires en France comme le rappelle et démontre la superbe tribune du collectif Toutes Des Femmes) ne reconnaissent pas les femmes trans comme étant des femmes, dont l’expérience ne serait en rien analogue à celle des femmes cis (vues comme les seules et uniques femmes). Dès lors, si le sujet pour lequel nous luttons n’est même pas reconnu unanimement, comment faire ?

Voilà le premier point de la stratégie de l’usure que je cherche à développer : pour qui nous luttons, mais surtout avec qui.

Savoir dans quelle mouvance nous nous plaçons, entreprendre une auto-reconnaissance de notre milieu militant est le point de départ nécessaire pour construire un cercle cohérent d’organisation. Se reconnaître soi (individu ou groupe) en tant que sujet de lutte, c’est de facto reconnaître allié·es et ennemi·es. Les liens se forment dès lors que nous reconnaissons avec qui nous pouvons les tisser. Il nous faudra admettre les divergences de points de vue que nous acceptons et celles que nous n’acceptons pas. Le sujet pour lequel nous luttons doit être un point de vue pour lequel nous n’acceptons pas de divergence. Sinon, tout risque de s’écrouler. Au-delà d’une exigence morale, c’est une considération stratégique que d’admettre des points de vue piliers comme celui-ci. A partir de là, il nous faudra également considérer que celles et ceux qui portent des contradictions fortes envers ces points de vues piliers doivent être combattu·es, non pas par la simple opposition frontale (comme on peut le faire parfois face à des militantes comme Marguerite Stern dès qu’elles produisent quelque chose) ce qui ne ferait que leur donner une audience qu’iels ne méritent pas, mais par la construction permanente et constante d’une véritable force politique.

Affaiblir l’adversaire

L’autre point de ce que je nomme la stratégie de l’usure réside dans l’immédiateté de son combat. Une fois que nous décidons d’un but (la fin du patriarcat), ne compte plus que son application immédiate. Remettre la situation visée au cœur de notre action quotidienne.

Je sais bien que dit comme ça, ça paraît très abstrait. Mais en réalité, la stratégie de l’usure équivaut à quelque chose d’extrêmement simple, la plus simple possible, qui tient en deux facteurs qui peuvent la rendre un peu difficile néanmoins à mettre en œuvre : quotidien et coordination.

La lutte, ce n’est pas que des grandes dates. D’ailleurs les grandes dates ne le sont qu’a posteriori. Admettre la fin du patriarcat au cœur de son action quotidienne, c’est se laisser la possibilité de faire tout ce qui nous semble le plus juste dès que possible, quotidiennement, en permanence. Nous devons être là où nous sommes le moins attendues. Sauver une sœur d’une situation violente, c’est déjà un peu un grand soir. Il nous faut imaginer d’autres modèles et les mettre en œuvre sans pour autant oublier ce que nous faisons traditionnellement (AG, manifs, blocages…).

Je plaide pour une coordination permanente des actions quotidiennes, qui épuiserait l’adversaire (les hommes) en ce que ces derniers n’auraient plus aucun espace libre pour agir contre nous. Ils tenteront de le prendre, cet espace, car ils estiment que c’est le leur, mais partout où ils seront, nous y serons aussi, pour répondre.

Dans la rue, dans les médias, sur Internet, dans tout l’espace politique, partout, tout le temps. Ayons en tête que chacune de nos actions quotidiennes, quelle qu’elle soit, correctement coordonnée (c’est-à-dire une action qui répond à une autre, liées par le but qu’elles visent et par la communication directe et quotidienne de toutes les actrices de la lutte) nous fait gagner du terrain.

Si nous visons l’épuisement de l’adversaire, nous pensons nécessairement le ménagement de nos forces. C’est pourquoi nous savons prendre soin de nous et que nous savons aménager nos moyens de luttes. Ce ne seront pas toujours les mêmes individus qui agiront, pas les mêmes groupes, mais tout le monde saura qui aura agi et comment, de telle sorte que plus un seul jour ne passe sans que l’action féministe prenne du terrain.

Pour cela, nous devrons être fortes et nombreuses. C’est pour cela qu’il ne faut pas oublier dans nos modèles d’actions les stratégies communicatives. L’agir en lui-même doit devenir quotidien, et le quotidien doit agir de lui-même, c’est en cela qu’il se rend assimilable au vécu de chacun·e. Chaque fois que nous aidons une sœur, nous lui ouvrons la porte d’un espace militant où elle peut agir et être aidée à part égale. La rumeur se répand, et la colère gronde.

Ouvrir le débat

La stratégie de l’usure est un modèle, une expérience. L’usure vient à épuiser l’adversaire une fois qu’il n’a plus les armes pour lutter.

Pour cela, il va falloir s’organiser en fonction, développer nos propres réseaux et les coordonner par tous les moyens possibles. Banaliser la pensée critique pour repenser nos stratégies et ne jamais perdre espoir quand le souffle se fait court, mais aussi pour respirer un nouvel air dès que le besoin s’en fait sentir. Ne considérons jamais nos modèles d’organisation et d’action comme parfaits. Seul le but que nous visons l’est, c’est pour ça qu’il n’est jamais qu’une inspiration quotidienne. Soyons créatives, nous n’avons pas de temps à perdre. L’action du quotidien, ce n’est pas « faire sa part », c’est porter attention particulière à ce qui peut habituellement passer pour insignifiant et agir concrètement au mépris de toute posture idéelle. Car la posture, ce n’est jamais que la bêtise de ce qui ne sera probablement jamais. Vouloir ce pourquoi nous luttons, c’est agir comme si notre but pouvait arriver aujourd’hui. Discutons-en entre nous, diffusons notre propre critique en notre sein, et faisons de nos stratégies le cœur même de la pensée et de l’action militante.

Marlène Ducasse

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